En été 1994, j'avais donc presque quinze ans, on étais partis à la mer une semaine, et le premier samedi soir, je me revois un appartement de location sombre, j'ai trouvé du sang dans ma culotte. Ma mère a soupiré et m'a dit quelque chose comme "ah, il fallait bien que ça arrive", et qu'à son époque on mettait une claque aux filles ce jour là, que je ne sais plus qui (elle ?) racontait toujours comme ça l'avait choquée. Elle n'avait rien prévu (pas très malin, avec une fille de 14 ans, si ?), et comme elle mettait des tampons elle n'avait pas de serviette à me donner. Je crois qu'elle m'a donné un protège-slip et le dimanche on a dû aller à la pharmacie de garde acheter un paquet de serviettes énormes (depuis je me demande toujours pourquoi les pharmacies n'ont pas les serviettes ultra-fines modernes que tout le monde porte ??).

Je ne me souviens pas de grand chose d'autre, de ce que j'ai ressenti à ce propos ce jour là où par la suite. Au lycée, à peu près toutes les filles les avaient déjà, mais comme j'étais un peu plus jeune que le autres je ne me faisais pas spécialement de souci. D'autant plus que pour ce que j'en savais, c'était une source d'embêtement, un boulet que j'allais devoir trainer toute ma vie de femme. Ma mère me disait que quand ça commencerait, je n'aurais pas fini de souffrir, que ça arrivait toujours quand tu avais quelque chose de prévu comme un mariage ou une semaine à la plage, et que ses grossesses avaient été les seuls moments de répit, où, bonheur, elle n'avait enfin plus mal à la tête pendant plusieurs mois d'affilée. Ingratement je lui en veux toujours un peu d'avoir été si démunie ce jour là, à la fois matériellement et psychologiquement, et de ne pas m'avoir communiqué la moindre chose positive à ce sujet.
J'y ai souvent repensé depuis, en me disant que je ferais différemment avec mes filles. Dans mon envie d'avoir une fille je pense en particulier à ce jour où je pourrai la féliciter, lui dire bienvenue dans la communauté des femmes du monde, essayer de lui communiquer le bonheur et la fierté d'être une femme (ce n'est certainement pas si simple de parler à une adolescente, surtout quand on est pas soi-même super à l'aise sur le sujet, mais laissez-moi mes rêves). Si je n'ai pas de fille j'espère que j'aurai une filleule ! J'aimerais aussi que ce soit l'occasion - peut-être pas ce jour là, mais par la suite - de parler de sexualité, et de connaissance de son corps, de son fonctionnement, mais dans le ressenti, pas dans la mécanique ! Je connaissais le mécanisme de la reproduction mais j'étais incapable de relier ça aux sécrétions abondantes qui sortaient de moi et que je trouvais sales, par exemple. Les quelques fois où j'en ai parlé à ma mère, il me semble qu'elle m'a répondu qu'un peu c'était normal et que si c'était trop je devrais aller voir un médecin. Je connaissais l'existence d'un cycle féminin en théorie, mais je ne le "vivais" pas, j'étais complètement inconsciente des changements cycliques de mon corps, mis à part ce sang qui revenait. Et ça a duré jusqu'à... mes 25 ans, à vrai dire.
J'étais pourtant aussi bien informée que possible, je n'avais pas l'impression qu'on me cachait quoi que ce soit, mais comme sur la sexualité, et comme sur à peu près tout je pense, les informations théoriques ne sont pas d'une grande aide - il suffit de penser à ce que vous avez retenu de votre scolarité. La réalité, les expériences, les témoignages, les discussions, les exemples, il n'y a que cela qui enseigne finalement. Comment j'ai fait pour ne pas en discuter avec une seule copine, cousine, tante en dix ans, c'est ce que je me demande. Je déplore que personne n'ait été là pour m'ouvrir les yeux sur ce sujet. Et merci internet et les forums, puisque finalement, à 27 ans, je vis enfin mon cycle, et même si parfois (souvent) ça me désespère, il fallait peut-être en passer par là.